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La « narrative non-fiction » : du feuilleton de presse aux témoignages viraux

#Bonnes Pratiques

 

 

La littérature et le journalisme ont toujours été des acolytes lointains, tout simplement parce qu’ils ont la passion commune de raconter quelque chose, mais aussi de jouer avec la langue, d’utiliser les justes mots afin d’entraîner les lecteurs. Cette symbiose qui ne date pas d’hier se réaffirme avec une tendance que l’on appelle aujourd’hui la « narrative non-fiction » ou la « narration du réel ». Difficile à définir, cette dernière part tantôt d’un témoignage pour expliquer une réalité générale, tantôt d’un fait véridique qu’elle raconte avec une plume de romancier. « J’aime le réel lorsqu’il est transfiguré avec une attention particulière », disait Blaise Cendrars, pionnier français du genre. Enquêtes, témoignages, podcasts, séries documentaires… Focus sur ces formats qui font couler de l’encre et suscitent de plus en plus d’engouement parmi les lecteurs.

 

Le couronnement d’un genre

En France, de nombreux auteurs reconnus comme Voltaire ont émergé dans la presse, avec des enquêtes comme le « Traité de la tolérance », tout comme Colette, Mac Orlan ou encore Kessel. Aux États-Unis, le New Yorker a révélé des textes d’écrivains comme Truman Capote avec, en 1965, le feuilleton qui deviendrait plus tard De sang-froid, à propos duquel l’auteur affirmait avoir « l’idée de faire un livre qui se lirait exactement comme un roman, mais où chaque mot exprimerait une vérité, du début à la fin ». En 2015, ce même journal célébrait la remise du prix Nobel à la journaliste biélorusse Svetlana Alexievitch. « La non-fiction gagne le Nobel », titrait-il, soulignant l’importance du couronnement d’une œuvre rendant « caduque la distinction tracée entre documentation et art », comme l’expliquait son journaliste Philip Gouervicth.

Avec l’arrivée du numérique et la quantité grandissante d’informations partagées, les journalistes auraient, selon Florence Aubenas, « désappris à faire long, sous prétexte que les gens n’avaient plus le temps ni l’envie de lire ». Partant de ce constat, elle crée avec l’éditeur Laurent Beccaria la revue XXI, un format à mi-chemin entre le livre et le magazine. Des maisons d’édition spécialisées comme celles du Sous-sol ont également émergé pour mettre en avant les textes de journalistes à travers des livres ou des recueils d’articles, valorisant les formats au long cours qui désertent peu à peu les organes de presse à l’heure du numérique.

 

L’attrait du vrai et de l’intime

Le Centre National du Livre, dans sa 4e édition de l'étude barométrique "Les Français et la lecture", publiée fin mars 2021, met en lumière l’appétence des lecteurs pour les livres de reportages d’actualité. En effet, alors que la lecture en France recule, ce genre littéraire ne cesse d’attirer un nouveau lectorat. En témoigne la réussite du magazine Society et de son enquête de près de 40 pages sur l’affaire Dupont de Ligonnès. 400 000 exemplaires écoulés, ruptures de stock, revente à la hausse… Un engouement « proche de la folie », comme le rapporte Frank Annese, le patron de Sopress, éditeur du magazine. Fruit de quatre ans d’investigation, l’enquête mêle de façon édifiante le travail de journalisme et l’art de la narration pour aboutir à ce format haletant et particulièrement engageant. L’enquête, qualifiée plusieurs fois de « polar de l’été », a d’ailleurs été publiée sous forme de livre et sera adaptée en série.

Le podcast, de plus en plus plébiscité, se trouve lui aussi dans cet entre-deux. C’est un format qui tend à mettre en valeur l’intimité et la subjectivité, et s’attache davantage à raconter qu’à livrer des informations brèves ou factuelles. Pionnière dans cette tendance, l’émission « The American Life » mélange documentaires, investigations, monologues, réflexions philosophiques avec une forme narrative particulièrement travaillée. Elle réunit une large audience aux États-Unis, en touchant plus d’1,7 millions d’auditeurs.

En France, on peut citer le podcast « Affaires Sensibles » sur France Inter qui décrypte des grands faits d’actualité en racontant une histoire, en interrogeant des personnalités, en faisant découvrir des archives, avec la voix d’un narrateur-journaliste captive l’auditeur. Dans la même veine, Arte Radio propose des podcasts de non-fiction comme « Fenêtre sur cour » en partenariat avec Slate.

 

Raconter sa vie : du singulier à l’universel 

C’est aussi sur les réseaux sociaux, qui ont contribué à renforcer l’idée de proximité, d’intimité révélée et d’expression de soi, que l’on voit fleurir les histoires intimes et récits d’expériences personnelles. Une tendance bien identifiée par les médias, qui ont su créer des formats forts et viraux autour de témoignages de vie, à l’instar de Brut ou Konbini dont les interviews en close-up inondent la Toile. Souvent autour de sujets forts ou clivants, à destination d’une audience jeune, ces vidéos partent du singulier, de l’humain, pour raconter un fait de société ou d’actualité. Un format qui fait appel aux émotions, suscite l’empathie et l’engagement du public, et dont l’efficacité n’est plus à démontrer. Brut est passé de « 0 à 2 milliards de vues de vidéo » en quatre ans, déclare son fondateur Guillaume Lacroix.

 

Reflet de nouvelles aspirations, d’une autre volonté de s’informer de la part du public ? À l’heure de l’information massive et ininterrompue, et alors que défiance et perte d’intérêt pour les médias traditionnels s’installent notamment chez les plus jeunes, l’engouement pour les enquêtes racontées et les témoignages qui replacent l’humain au cœur de l’actualité ouvre un terrain de jeu particulièrement créatif pour la non-fiction sous toutes ses formes.

 

 

Sources :

Le journalisme littéraire, une "passion française" en pleine vitalité, Le Monde, 17 février 2021

Comment Brut est devenu un géant de la production vidéo en ligne, Forbes, 6 février 2021

Nos quinze podcasts préférés à écouter cet été, Slate, 20 juillet 2015

La creative non-fiction, une littérature sans compromis, ActuaLitté, 21 décembre 2015

La "creative non-fiction" : quand la littérature s'empare du réel, France Inter, 4 octobre 2016

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