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Eco-conception, éthique, solidarité... 7 maisons d'édition innovantes et alternatives qui font bouger les lignes

#Bonnes Pratiques

 

 

Concentration, surproduction, répartition des revenus, crise sanitaire… De nombreuses questions traversent aujourd’hui la chaîne du livre, appelant ses acteurs à envisager de nouveaux modèles pour l’avenir. Parmi les maillons qui proposent de repenser la filière, de nouvelles maisons d’édition voient le jour et invitent à imaginer d’autres modes de production, pour un écosystème plus écologique, plus juste ou encore plus solidaire. Nous vous proposons une présentation de 7 maisons d’édition indépendantes et innovantes, qui questionnent les systèmes établis en proposant des solutions alternatives et tentent de mener une activité à fort engagement social et/ou environnemental.

 

Argyll, pour un écosystème plus juste et plus humain

À l’origine de cette maison d’édition rennaise lancée en novembre 2020 se trouvent quatre associés – Simon Pinel et Xavier Dollo, éditeurs, Xavier Collette, responsable graphique et Frédéric Hugot, spécialiste de la fabrication de livres numériques –, et leur volonté commune de « faire autrement » accrue par la crise sanitaire et le confinement.Ils ont fait le choix d’adopter un modèle qui répond aux principes de l’économie sociale et solidaire pour arriver à un écosystème « plus juste » et « plus humain », particulièrement pour les auteurs et autrices. Le contrat que leur propose les éditions Argyll est « révolutionnaire », pour reprendre les mots des fondateurs, car il permet de choisir de quelle façon ils souhaitent collaborer avec la maison et garantit un pourcentage plus élevé que la moyenne (12 %) avec des droits d’auteur versés dès le premier livre vendu. Autrement dit, les éditions Argyll ont l’intention d’« inverser les polarités pour que l’auteur retrouve sa place dans le système éditorial[1] ».

La dimension sociale d’Argyll se reflète aussi dans les choix éditoriaux : si leur catalogue est dédié à l’imaginaire, au polar et au roman historique, les éditeurs sont attentifs aux intrigues qui proposent « de vraies réflexions sociales, sociétales[2] » et veulent publier des livres qui « réfléchissent aussi à demain, en proposant des solutions pour agir[3] ».

Forts de leur expérience en tant que libraires où ils ont été témoins d’un flux de parution très intense, les associés prévoient de publier 6 à 8 titres par an pour éviter la surproduction et être en mesure de mieux défendre chaque livre.

La maison d’édition n’est qu’une partie de l’entreprise Argyll, qui comprend aussi une librairie dont l’ouverture est prévue à l’automne 2021 et un incubateur de projets liés au monde du livre.

 

 

Exemplaire, l’auteur au centre de la production

La maison d’édition alternative Exemplaire créée par l’autrice de BD Lisa Mandel est née d’un constat sur la situation matérielle des autrices et auteurs : « Il y a 30 ans, on vendait assez de livres pour que ce pourcentage [8 à 10 %] nous suffise mais tout ça a changé. Aujourd’hui il y a 10 fois plus de nouveautés chaque mois, mais le nombre d’acheteurs, lui, n’a pas décuplé », note-t-elle sur la page Ulule du projet. Par conséquent, il est devenu très difficile de vivre financièrement de ces droits d’auteur[4]. Et malgré la généralisation des prises de conscience liées à la crise sanitaire, la logique encore nettement dominante de surproduction éditoriale peine à s’infléchir, ce qui laisse peu de chances aux créateurs et créatrices de bande-dessinée de voir leur rémunération augmenter. Pour résoudre ce problème, Lisa Mandel propose d’« éditer autrement » : les éditions Exemplaire visent à devenir une structure éditoriale hybride, qui mêle édition et auto-édition en remettant l’artiste au centre de sa production tout en lui laissant la possibilité de s’entourer de professionnels. Elle garantit une répartition plus juste des revenus.

Sur quel modèle économique cette proposition repose-t-elle ?

Chaque livre est financé collectivement par un système de prévente et chaque intervenant est rémunéré en pourcentage des ventes, à hauteur de sa participation. L’objectif est ainsi de « valoriser le travail de tous les acteurs de la chaîne du livre et de permettre à chacun.e de vivre décemment de sa passion, en restant éthique artistiquement ».

 

 

Abstractions, entre originalité et engagement

Abstractions est une maison d’édition co-dirigée par Tara Lennart et Quentin Westrich dont les premiers ouvrages paraîtront en janvier 2021. Leur projet consiste à suivre une ligne éditoriale originale qui replace les arts au centre des œuvres publiées et à mettre en lumière des auteurs singuliers. Le catalogue de la maison est dédié au roman, à la nouvelle, à la poésie et à l’artbook, et « prévoit aussi de [s’]ouvrir au théâtre et à la non-fiction[5] » ainsi que « de développer une offre de livre audio ». Les deux fondateurs s’intéressent au « croisement des pratiques artistiques et ­[…] aux nouveaux espaces d’expérimentation[6] » liés au multimédia et au numérique, comme le note Actualitté.

Ils revendiquent en même temps une démarche écoresponsable, avec le choix d’un système d’impression à la demande pour éviter les retours massifs et la mise au pilon de leurs invendus. D’autre part, « la programmation d’Abstractions est aussi engagée, avec la conception de projets socio-culturels pour soutenir de nombreuses causes et associations », précise l’éditeur sur son site.

 

 

Maison Eliza, la maison d’édition jeunesse solidaire et responsable 

Créée en 2016 par trois jeunes passionnés de livres et de graphisme, Pauline Basset, Flora Prevosto et Johan Dayt, cette maison d’édition de dimension familiale est spécialisée dans les albums pour enfants de 0 à 8 ans et aime travailler avec des illustrateurs aux « univers forts et colorés[7] ». Ce qui la distingue des autres éditeurs jeunesse est le volet « solidaire et responsable » de son activité : elle s’engage, d’une part, à imprimer ses livres en circuit-court, en France ou en Italie et ainsi à « respecter notre petite planète », et, d’autre part, à offrir un livre à un enfant qui a peu accès à la culture, pour cinq livres vendus. Concernant la partie « responsable », le papier choisi pour l’impression de ses ouvrages est issu de forêts gérées durablement en Europe : pour un arbre abattu pour leur activité, un arbre est replanté. Concernant la partie solidaire, cela revient concrètement à donner, au moment du bilan comptable annuel, un sixième des ventes de la maison à des associations parmi lesquelles comptent Des rêves et des actes, Biblionef et Bibliothèque sans frontières.

 

 

La Cabane Bleue, éthique et éco-conception

Sarah Hamon et Angela Léry ont cofondé les éditions La Cabane Bleue en mai 2019 avec une « une réelle envie de faire bouger les lignes, de faire du livre autrement, dans une démarche globale de développement durable, qui respecte à la fois notre Terre et ses habitants ». Avec leurs ouvrages, elles se donnent pour mission d’inviter les enfants de 3 à 10 ans « à aimer la nature et à prendre soin de notre belle planète bleue ». La ligne éditoriale de la maison est entièrement consacrée aux livres documentaires et aux albums illustrés qui traitent de la nature, de l’écologie et de la préservation de la planète « sans être moralisateurs » et en laissant « une grande part à l’optimisme et la bienveillance ». L’identité de la maison est ainsi étroitement liée à la cause environnementale.

Les choix de la maison pour la fabrication de ses livres reposent sur trois engagements : « fabriqué en France », « éco-conçu » et « éthique ». Autrement dit, les ouvrages sont imprimés et façonnés en France, à moins de 250 km de leur lieu de stockage, par un imprimeur labellisé Imprim’Vert, avec un papier PEFC[8] et une couverture en carton recyclé. Ils sont aussi éco-conçus, c’est-à-dire que leur format est adapté à celui des feuilles d’impression pour éviter la déperdition et chaque titre a un faible tirage pour éviter le surstockage et la destruction des invendus. Enfin, La Cabane bleue a mis en place dès sa création un fonctionnement éthique, qui implique une rémunération juste pour tous les intervenants, la défense du commerce de proximité et une petite production de 8 ouvrages par an pour se donner le temps de les concevoir et les accompagner convenablement.

De plus, la maison d’édition s’engage dans une démarche pédagogique : elle propose des ateliers et des conférences qui mettent au jour les « points noirs » écologiques de la production et de la commercialisation du livre. Ces interventions menées par les deux éditrices-fondatrices de la maison s’adressent à un public de tous âges et mêlent savoir théorique et conception personnelle de l’édition, pour sensibiliser le grand public aux enjeux écologiques liés au livre.

 

 

IGB Edition, le choix de la compensation carbone

IGB Edition est une société fondée par Claire Izard en 2020 qui se décrit comme un « éditeur éco-responsable ». Dans un communiqué de presse de mai 2020, la maison d’édition a annoncé son engagement : « allant au-delà de la réduction de son empreinte carbone, IGB Edition s’engage à compenser l’impact de ses publications sur l’environnement ».

Si la ligne éditoriale ne se concentre pas spécifiquement sur des ouvrages traitant d’écologie – ses trois premières collections sont dédiées aux romans policiers, aux thrillers, aux romans d’anticipation et aux romans fantasy –, la maison d’édition compense son impact environnemental en plantant un arbre toutes les 16 000 feuilles A5 qu’elle utilise. Cela revient à planter 20 arbres tous les 1 000 exemplaires de roman environ. Ce projet est réalisé en lien avec Reforest’Action, un acteur de référence de la reforestation en France et dans le monde. Comme le précise leur site internet, au 23 mars 2020 la maison d’édition avait déjà contribué à la plantation de 20 arbres dans la forêt de Piura au nord du Pérou. À plus long terme, la plantation de forêts dans cette région permettra de limiter l’érosion et d’apporter une source de revenus complémentaires aux habitants de la région.

Son engagement ne s’arrête pas là car l’éditeur souhaite aussi mettre en place des actions publicitaires auxquelles seront associées les librairies et des campagnes de sensibilisation informelles par le biais de ses auteurs lors des séances de dédicace notamment.

Parallèlement à ses engagements dans le domaine de l’environnement, IGB Edition souhaite rendre la lecture accessible à un large public. La maison d’édition a ainsi fait le choix d’annoter tous ses ouvrages de sorte que les notes de bas de page éclairent le lecteur sur « des mots, des expressions, des lieux, des objets ou bien des faits historiques[9] », pour reprendre les mots de Claire Izard.

 

 

La Maison des Pas perdus, la maison d’édition « qui tente le tout écolo »

Cette maison d’édition écoresponsable est née sous une forme associative en juillet 2019 et projette de devenir une SCOP (société coopérative et participative). L’objectif des deux jeunes fondateurs est de produire peu mais bien et de faire du livre un enjeu collaboratif en considérant que chaque intervenant est un artisan. Elle publie des livres illustrés, des BD, mais aussi des albums jeunesse, qui ont tous la particularité d’être entièrement éco-conçus : le papier utilisé est labellisé ou recyclé, les imprimeurs choisis sont « verts » et l’encre est végétale.

À contre-courant de la surproduction, elle propose un système de précommandes (le lecteur achète le livre avant qu’il ne soit fabriqué) pour que le tirage soit adapté à la demande et ainsi éviter de publier plus qu’il ne faut, mais tout en gardant le lien avec les librairies. En revanche, ils ont décidé de se passer de distributeur car ils n’ont pas trouvé de « distributeur écolo opérationnel » qui puisse correspondre à leur modèle alternatif.

 

 

[1] https://www.livreshebdo.fr/article/argyll-lediteur-du-monde-dapres

[2] https://lespipelettesenparlent.com/2020/11/interview-des-editions-argyll/, comme ce qui suit.

[3] https://www.ouest-france.fr/bretagne/rennes-35000/rennes-la-maison-d-edition-argyll-se-lance-en-plein-confinement-7060556 

[4] Lisa Mandel précise plus loin que 36 % des professionnels de la BD vivent sous le seuil de pauvreté.

[5] https://www.livreshebdo.fr/article/abstractions-un-nouvel-editeur-pour-lamour-de-lart, comme ce qui suit.

[6] https://actualitte.com/article/97910/edition/abstr

[7]. https://www.numero-une.com/mint/maison-eliza/

[8]. Le label PEFC garantit au consommateur que le produit qu’il achète est issu de sources responsables et qu’à travers son acte d’achat, il participe à la gestion durable des forêts. Voir https://www.pefc-france.org/le-label-pefc/.

[9]. https://www.presseedition.fr/questions_claire_izard_fondatrice_et_presidente_de_igb_edition_P_AA_R_0_A_15302_.html

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