Librairie & Numérique - Regards croisés

Si la librairie garde une place centrale au sein du marché du livre, le numérique et les innovations qui y sont liées dessinent sans cesse de nouveaux horizons pour le secteur. Avec les plateformes de e-commerce, les nouvelles tendances liées à la mobilité, les réseaux sociaux et les offres qui se multiplient sur le web, les libraires font face à de nombreux défis. Comment s’adapter aux nouvelles pratiques de consommation et d’information des lecteurs ? Comment se positionner dans un paysage numérique toujours en mouvement ? Quelles stratégies adoptent les libraires ? Qu’en est-il des solutions testées ? Le 24 mai à 18h30 s’est tenue au Le Labo de l'édition une table ronde sur le thème « Librairie et numérique ». L’événement proposait  de centrer la discussion sur les stratégies et dispositifs qui facilitent le lien entre les points de vente physique et les usages numériques.

 

 

Pour réfléchir à la question, la parole était donnée à :

  • Laura de Heredia, directrice digitale à la Librairie La Procure et cofondatrice de l’association Paris Librairies. La Procure fait partie des toutes premières librairies françaises de référence. Elle emploie 80 personnes au service de 400 000 clients. Dans son magasin près de Saint-Sulpice à Paris et sur son site Internet, elle propose tous les départements d'une grande librairie de culture en particulier dans les sciences humaines, mais aussi en littérature, en jeunesse et en beaux-arts. Quant à Paris Librairies, ce sont une centaine de librairies parisiennes réunies en une association dont le but est de promouvoir la librairie indépendante auprès des lecteurs. Les libraires du réseau sont au service de leurs clients, à l’écoute de l’actualité éditoriale, et en perpétuelle réinvention de leur métier.

 

  • Marianne Selli, ancienne libraire et chargée de diffusion chez L’Apprimerie. L’Apprimerie est une maison d’édition qui conçoit et développer des ebooks interactifs mêlant étroitement narration et animations typographiques, graphiques et sonores, afin d’explorer les possibilités de narration et d’interactivités offertes par les supports numériques. La startup a mis au point « Carte à Lire », un service proposant de faire le lien entre le monde physique et l’immatériel grâce à un bel objet papeterie.

 

  • Nina Stavisky, directrice commerciale de la plateforme Leslibraires.fr. Lancé en 1999 et constamment enrichi depuis plus de quinze ans grâce à une équipe de développeurs dédiés, le site marchand de la librairie Dialogues à Brest donne désormais accès à tous ses outils de vente en ligne au monde de la librairie indépendante avec la mise en place de la plateforme leslibraires.fr et d'une offre de sites Internet adaptés aux libraires.

 

 

La discussion était modérée par Sophie Saint-Marc, déléguée générale de l'ALIRE. L’ALIRE est une structure de recherche, d’étude et de mise en œuvre de tout projet visant à améliorer les conditions de traitement des flux d’informations entre libraires, éditeurs et distributeurs, d’une part, et le développement de l’informatisation et de l’EDI ( Echange de Données Informatisé ou Electronic Data Interchange) en librairie, d’autre part.

Sophie Saint-Marc a démarré la discussion par un tour d’horizon de l’innovation en librairie et de l’appréhension du numérique par le métier. La première chose à noter est le paradoxe qui s’est posé d’emblée lorsque l’on a commencé à parler de librairie et de numérique. Le numérique n’a pas toujours été considéré comme légitime car ce dernier était assimilé à la distance, alors que la librairie indépendante est un commerce dont le rôle et la valeur ajoutée se situent justement au niveau du lien de proximité. La découverte des possibilités du numérique en librairie se fait à tâtons. Selon Sophie Saint-Marc, les réflexions changent d’hypothèse tous les trois ans : au début, on a voulu utiliser les outils digitaux pour toucher un nouveau public, puis pour la visibilité des lieux, puis on a commencé à réfléchir au téléphone mobile en point de vente, tout en souhaitant garder l’esprit de déconnexion associé à la librairie. En somme, trouver la pertinence commerciale est difficile : comment amener le client au numérique ? Comment s’inscrire dans ses nouveaux usages ?

 

 

Parmi les initiatives nées de ces questions, Paris Librairies a vu le jour en 2012 dans le but d’offrir une alternative à Amazon et autres plateformes de e-commerce. La plateforme est portée par une association dont l’objectif est de faire la promotion de la librairie à Paris. Le but était, selon Laura de Heredia, de promouvoir la proximité. Le service en ligne est également destiné à donner une plus large visibilité aux stocks des librairies. Côté client, il permet de trouver facilement un livre et de découvrir des magasins. Paris Librairies a commencé avec 12 libraires et en regroupe aujourd’hui 136. 25 000 visites par mois, 30% de progression, 400 000 euros de réservations... Les chiffres démontrent la pertinence d’une telle initiative pour le secteur. Palpable au début de l’aventure, la crainte que Paris Libraires impacte négativement les ventes ou créée de nouvelles logiques de concurrence n’a pas été confirmée. La plateforme a su remplir ses fonctions et même en acquérir de nouvelles. Elle est aujourd’hui utilisée dans une logique de mutualisation qui n’avait pas été prévue, note Laura de Heredia. Les libraires s’en servent pour aider les clients, les orienter vers d’autres libraires lorsqu’un livre est absent de leurs stocks. L’achat en ligne a été écarté pour maintenir la proximité et éviter de se transformer en libraire en ligne.

 

 

 

Selon Nina Stavisky, directrice commerciale de la plateforme leslibraires.fr, le client ne recherche pas forcément l’immédiateté offerte par les sites de e-commerce, mais un libraire capable de le conseiller et de trouver une solution à son problème. Loin de déshumaniser la librairie, les plateformes numériques comme Paris Librairies ou leslibraires.fr ont renforcé son rôle d’accompagnement et de recommandation. leslibraires.fr est une initiative du directeur de la librairie Dialogue en Bretagne. L’idée était de créer un grand réseau de librairies à travers toute la France afin qu’elles puissent conjuguer leurs stocks en une place de marché commune. Le service de livraison et d’achat en ligne était de rigueur pour prendre en compte toutes les zones, car il y a des clients que l’on n’atteint pas en dehors des métropoles. Visant à offrir une alternative viable aux plateformes de e-commerce, la première action menée par leslibraires.fr a été de trouver un accord avec la poste pour réduire les frais de port. En touchant un maximum de personnes, le portail permet aujourd’hui de générer un chiffre d’affaires intéressant, d’autant plus qu’elle regroupe les livres neufs et les livres d’occasion.

Leslibraires.fr a mis en place un outil de CRM qui repose sur les compétences du libraire. « Il faut arrêter de penser que les algorithmes savent mieux que nous, on connaît nos clients », affirme Nina Stavisky. C’est le libraire qui sait le mieux comment fonctionne les liens entre les livres. Ce sont donc eux qui, chez lelsibraires.fr, étudient les listes d’achat des clients pour les conseiller. Et les chiffres s’en ressentent : la newsletter de leslibraires.fr a un taux d’ouverture entre 60 et 70% et plus de 10% de taux de transformation.

Les portails du type Paris Librairies et leslibraires.fr permettent également aux libraires de vendre du livre numérique. Ce point amène les intervenantes à s’interroger sur la rencontre difficile entre le livre numérique, dématérialisé, et les points de ventes physiques.

Afin d’inciter l’achat de livres numériques en magasin, la librairie La Procure a testé l’introduction d’une borne numérique équipée de tablettes au sein de sa boutique. Malgré une bonne formation des libraires à cet outil et à sa médiation, le feedback n’a pas été très engageant. La borne servait davantage d’outil de communication que de canal de vente. L’erreur a été, selon Laura de Heredia, de croire que les clients passeraient par ce type de dispositif pour se procurer leurs livres, alors que ces derniers peuvent les acheter directement à distance depuis leurs liseuses et autres outils. Comment matérialiser l’offre de livre numérique en librairie ?

 

 

L’Apprimerie a tenté en 2014 d’apporter une solution au problème avec « Carte à Lire » pour commercialiser les ebook enrichis en librairie. Elles se présentent comme de petites cartes postales avec une couverture, un résumé, un code d’activation, éventuellement un petit mot ou une dédicace de l’auteur. Chaque titre a une bande-annonce et certaines cartes permettent d’avoir des extraits. Lorsque le client achète la carte, il achète le livre. Il doit ensuite se connecter sur le site « Carte à lire » et créer un compte pour accéder au contenu. Si la solution a été adoptée par quinze librairies à Paris, Marianne Selli soulève un problème de la visibilité pour ce type de medium en magasin. Car lorsque l’on parle de livre numérique, on ne parle généralement pas de carte, ces dernières ne sont alors difficilement identifiables. Elles sont également difficiles à placer, on ne peut les mettre que près de la caisse, à part des autres livres. Donner le désir d’acheter, accompagner le client dans la découverte de ces nouveaux formats est un défi de taille. Marianne Selli note également un problème d’usage : sur 4000 cartes achetées, seulement 800 ont été activées.

La rencontre entre lieux physiques et livre numérique tâtonne, et comme tout processus d’innovation, l’aventure sera sinueuse et incertaine. Avec les services comme ePagine, l’Immatériel, TEA et autres, les possibilités techniques sont multiples. Mais définir le bon support, les bonnes méthodes et cibler les bons enjeux pour se positionner face à l’avancée du numérique reste le principal défi à relever.