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Être libraire en 2018 - Regards de libraires

#Évènement #Veille

Amazon, marketplaces et grandes surfaces culturelles, numérisation des livres, recommandation en ligne… Le numérique et les innovations qui y sont liées multiplient les questions quant à l'avenir de la librairie. Débats et bruits de couloirs ponctuent l’actualité de l’édition, sur la fragilité du marché, la baisse de la lecture, les nouveaux usages, la progression du numérique et l’impact de ces évolutions sur le commerce du livre. Mais qu'en est-il en pratique, dans la réalité du métier de libraire ? Comment se matérialisent dans leur quotidien les enjeux liés aux bouleversements de la chaîne du livre ? Quel regard les libraires portent-ils sur l’état du secteur ? "Être libraire en 2018", c’était le thème abordé par le Labo de l’édition à l’occasion de la conférence du 6 mars 2018 organisée en partenariat avec le Syndicat de la librairie Française et Lettres en Mouvement. L’événement proposait de mettre en perspectives la question du futur de la librairie à travers une discussion centrée sur les usages des libraires.  

 

être libraire en 2018

 

Pour ce faire, la parole était donnée à :

-         Amanda Spiegel, directrice de la librairie Folies d’Encre à Montreuil. Folies d'Encre est une librairie indépendante généraliste située à Montreuil, qui propose un vaste choix d'ouvrage (30 000 références) : littérature, sciences-humaines, vie pratique, beaux-arts, cd, albums jeunesse et bandes dessinées... Arrivée chez Folies d’Encre en 2002 dans le cadre d’un stage pour sa maîtrise de lettres à la Sorbonne, Amanda Spiegel a pris la direction de la librairie en 2009, succédant à son fondateur Jean-Marie Ozanne.

-         Armel Louis, fondateur de la librairie La Lucarne des Ecrivains. La Lucarne des écrivains est une librairie indépendante située rue de l’Ourcq, dans le 19e arrondissement de Paris. Armel Louis est devenu libraire à l’époque où l’on apprenait « sur le tas » en librairie, il a d’abord été employé avant de se mettre à son compte pour la gestion de La Lucarne des Ecrivains. Créée en 2006 à l’initiative d’un collectif d’une quarantaine d'auteurs, poètes et compositeurs, cette librairie-galerie atypique a un fond de 10 000 livres et organise une centaine de rencontres littéraires et artistiques chaque année, ainsi qu'une vingtaine de vernissages par an. La Lucarne des écrivains a également une activité d’édition, avec la publication d’une gazette et de plusieurs ouvrages originaux.

-         Julie Mahe Prigent - Libraire à Japanim Rennes. Entièrement dédié à l'univers du manga, Japanim Rennes appartient à un petit réseau de librairies bretonnes, toutes spécialisées en manga, en dvd d'animations japonaises et en produits dérivés. Julie a commencé chez Japanim à l’occasion d’un stage de fin d’études en métiers du livre et y a évolué pour prendre le poste de responsable il y a trois ans.

 

être libraire en 2018

 

 

librairie

 

Animée par Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française, la discussion s’est ouverte sur un sujet brûlant : celui de la spécificité de la librairie indépendante par rapport aux autres commerces autour du livre comme Cultura, la Fnac ou encore Amazon.

 

charte des libraires indépendants

© Syndicat de la Librairie Française

 

Pour Amanda Spiegel, la singularité de la librairie indépendante tient au fait qu’elle cherche davantage à transmettre des ouvrages qu’à les vendre. Folies d’Encre repose sur un système de péréquation : elle met en avant des best-sellers pour financer un autre rayon de petites productions de qualité, livres à faible rotation qui compliquent la gestion des stocks mais méritent malgré tout d’être mis en avant. Selon la libraire, la librairie indépendante prend un risque éditorial, au même titre que les maisons d’éditions.

Pour Julie Mahe Prigent, dans le domaine du manga, la pratique du métier et la relation aux clients est une affaire de passion et d’engagement. Japanim défend de petits éditeurs et fait le maximum pour les aider, malgré un taux de retour important. C’est là toute la valeur ajoutée de a librairie indépendante pour le lecteur : des titres qu’on ne trouve pas en grande surface et une dimension humaine et émotionnelle importante dans le rapport au livre. Qu’il s’agisse des auteurs, des éditeurs ou des lecteurs, les échanges dépassent souvent les contours du métier pour aller vers une véritable relation, les liens qui se créent autour de cette passion commune sont forts.

Armel Louis a quant à lui gardé une pratique « artisanale » du métier. S’il reçoit les représentants, il préfère contourner le système de grille d’office et va chercher lui-même ses livres. Selon lui, le choix des ouvrages fait partie de l’essence du métier, il ne souhaite donc pas y associer le diffuseur. Cette contrainte de déplacement, d’après le libraire, a son lot de fécondité : on instaure un autre rapport au livre, le choix est plus minutieux, plus attentif. « Lorsque l’on sait qu’un livre sur quatre part au pilon, pourquoi accentuer les logiques de best-sellers ? ». La librairie a, selon Armel Louis, une forte responsabilité vis-à-vis de la culture, sa mission est de promouvoir des livres au-delà des logiques de rentabilité.

 

 

être libraire en 2018

 

La question a ensuite été mise en perspective avec les aspects plus commerciaux du métier de libraire. Si le regard et l’engagement du libraire dans le choix des livres est essentiel, comment et sur quels critères s’effectue concrètement la sélection ? Comment assurer un équilibre entre l’offre proposée par les libraires et la demande ? Comment ne pas se tromper ?

 

Amanda Spiegel a mis en lumière l’importance d’être en contact avec des représentants pertinents et de qualité. Parmi les soixante-dix qu’elle reçoit par trimestre, la libraire compte sur une petite partie d’agents cultivés qui ont une perception fine du fond de la librairie et qui plébiscitent des livres auxquels ils croient. Julie Mahe Prigent a quant à elle souligné l’importance de la formation de l’équipe. Les libraires de Japanim sont incités à lire le plus possible afin de pouvoir conseiller les clients de façon personnalisée. L’équipe travaille beaucoup à la découverte de petits éditeurs qui font la valeur ajoutée de la librairie.

Le deuxième point de vigilance évoqué par les deux libraires est la présence numérique et la e-reputation des livres. Amanda Spiegel regarde a minima le plan de promotion du livre sur internet ainsi que l’engagement qu’il suscite. Elle est également de plus en plus attentive aux prescriptions des influenceurs. Ce point est corroboré par Julie Mahe Prigent : selon elle, les jeunes lecteurs sont attentifs aux recommandations des prescripteurs (bloggeurs, booktubeurs, bookstagrameurs) sur les réseaux sociaux, en particulier dans l’univers du manga. Les tendances décryptées sur le web peuvent aider les libraires à mieux connaître leur public et à mieux constituer leur fond.

 

Ces nouveaux modes de recommandation en ligne amènent la question des liens entre la librairie indépendante et le numérique. Comment les libraires se positionnent-ils par rapport aux nouveaux outils de vente, de recommandation et de lecture ?

 

 

bulledop

© Bulledop

 

La première problématique abordée est celle des mutations entraînées par le numérique dans l’organisation de la librairie. Pour Amanda Spiegel, le numérique, c’est avant tout de nouveaux paramètres à prendre en compte. Entre la déperdition de clients au profit d’Amazon, la gestion des commandes en ligne via les plateformes du type Paris Librairies, l’accélération des rythmes de vie, la difficulté à faire venir les lecteurs et un travail quotidien de manutention toujours plus intense, le métier de libraire ne cesse de se complexifier. Et ce avec une rapidité  qui ne permet pas toujours de prendre le temps de réfléchir pour repenser son positionnement. « On doit tenir les tables, recevoir les auteurs, tout va très vite. On n’a plus le temps de se demander ce que sera la librairie de demain, le lecteur de demain et comment on s’inscrira dans ces changements. »

Amanda Spiegel juge qu’au regard des autres librairies de cette taille sur le plan du numérique, Folies d’Encre est en retard. Elle n’a pas de site web, là où certaines libraires similaires ont des plateformes bien développées avec des solutions de librairie en ligne type e-Pagine. Folies d’Encre bénéficie néanmoins d’une page Facebook très suivie (9000 J’aime), utilisée principalement pour annoncer les rencontres en librairie. Pour Armel Louis, le numérique ne constitue pas un enjeu primordial : la présence numérique de la Lucarne des écrivains se résume à un site internet « bricolé » pour annoncer les actus et à une mailing list. Pour Amanda Spiegel et Armel Louis, la question du retour sur investissement se pose : les deux libraires notent souvent un véritable décalage entre le nombre de likes, de participations en ligne ou de personnes contactées et la présence effective en librairie lors des animations. Comment optimiser ces outils et mesurer leur efficacité ?

Pour Julie Mahe Prigent, les réseaux sociaux sont des outils précieux pour entretenir le lien avec les lecteurs. Japanim n’a pas de site internet mais investit dans des plateformes à portée sociale qui permettent de créer des communautés : la librairie est très active sur les réseaux sociaux et utilise un blog pour annoncer les sorties. Les réseaux sociaux sont aussi un bon moyen d’entrer en contact avec les auteurs et leurs communautés, ce qui permet de s’appuyer sur des audiences captives pour organiser des rencontres en librairie. 

 

Face au numérique donc, toutes les librairies ne sont pas égales. Aujourd’hui, chacun s’adapte selon ses possibilités et la pertinence des outils pour par rapport à son public. Que signifie donc concrètement l’idée de « transition numérique de la librairie ? ». Le tout numérique deviendra-t-il, à terme, indispensable ?

 

 

livre numérique

 

 

Les trois libraires s’accordent à dire que la librairie physique, tout comme le livre papier, perdurera. Pour Amanda Spiegel la librairie répond à un besoin qui, malgré les apparences, grandit : celui de se retrouver dans des endroits conviviaux, de créer du lien.  « Les libraires ne sont pas technophiles. Il faut que l’on fasse ce qu’on sait faire : créer du lien, proposer des animations, et diversifier si les livres se vendent moins bien. ». A l’heure du numérique, la tendance au contact IRL se développe et s’ancre, non seulement entre les gens mais aussi dans le rapport au livre. Pour Juie Mahe Prigent, les lecteurs n’aiment pas que lire, ils aiment aussi le produit. « Le numérique, c’est une autre temporalité de consommation, c’est pratique, mais ça correspond à quelque chose de temporaire », déclare Armel Louis. L’amour du produit physique, selon Julie Mahe Prigent, s’inscrirait davantage dans la pérennité.

 

Le mot de la fin a mis en lumière le rôle primordial de prescripteurs que tiennent les libraires aujourd’hui. Les réseaux sociaux, la recommandation en ligne, les Booktubeurs et autres influenceurs sont des tremplins pour les livres à l’heure du numérique. Mais que va-t-il résulter de cette frénésie ? Quid de la recommandation personnalisée et de l’éducation à la lecture ? Pour Amanda Spiegel et Julie Mahe Prigent, la mission des libraires à l’heure du numérique est de surfer sur les nouveaux usages des lecteurs pour les faire venir en librairie et les accompagner dans leurs choix. Le lieu, l’inter rayonnage, le contact et la médiation demeurent indispensables pour former des lecteurs avisés.

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Conférence : Être libraire en 2018 - Le 6 mars 2018 à 9h30

Le numérique suscite le débat, multiplie les questions quant au rôle et à l'avenir de la librairie. Mais qu'en est-il en pratique, dans la réalité du métier de libraire ? Comment se matérialisent au quotidien les enjeux liés aux bouleversements de la chaîne du livre ? Le 6 mars 2018 à 9h30, Le Labo de l'édition et Lettres en Mouvement organisent une table ronde sur le thème "Etre libraire en 2018" et proposent de mettre en perspectives la question du numérique à travers une discussion centrée sur les usages en librairie.